Bon voyage, Philippe – re Dan‘ïadas un Esse’el‘din’


Philippe Monot

1968-2019

Lorsque le couperet du diagnostic est tombé, Philippe a été très durement touché. Et nous, ses proches, tout pareillement. Philippe était de ces êtres sensibles que le moindre choc émotionnel marquait au fer rouge. Moi qui n’étais que son amie, je n’en ai pas dormi pendant 3 mois, je n’ose imaginer ce qu’il en fut pour lui…

Je lui fis alors la promesse d’être là pour lui, pour sa femme et leurs deux enfants. Je tins ma parole, l’accompagnant à ses prises en charge, ses chimios, ses actes médicaux… C’était pour nous l’occasion de discuter d’autres choses que de la maladie. De parler littérature, bien sûr, de politique (Philippe était un homme engagé), de jeux de rôles et surtout, de raconter des conneries…

Car ses proches pourront témoigner : Philippe maniait cet humour du quotidien, cet art de la formule humoristique qui dédramatisait toutes les situations, même les plus douloureuses…


Lors d’une de ses premières séances de chimio, au voisin de chambrée qui m’interrogeait sur le lien qui nous unissait – puisqu’il était évident que je n’étais pas sa femme avec laquelle Philippe était en conversation téléphonique dans le couloir –, je répondais :

— Je suis son éditrice… et d’ajouter : mais avant tout, je suis son amie.

Nous étions la preuve qu’il est de ces amitiés qui se découvrent au détour d’un manuscrit et qui courent sur une vingtaine d’années…

…Mais que l’on ne s’attend pas à voir s’arrêter si brutalement.

Comme me le dira Nicolas Cluzeau : « J’avais pensé qu’à sa retraite, il reprendrait la plume pour nous servir de magnifiques histoires ». Oui, moi aussi. D’ailleurs, en août 2018, nous étions encore en train de travailler sur deux projets : la fin de la trilogie de Sardequins et un recueil de nouvelles du capitaine Providence, illustrées par Rolland Barthélémy dont il adorait le trait…

Nous tous, ses proches et ses amis, nous qui l’avons accompagné dans cette douloureuse épreuve de la maladie qui l’aura emporté en quelques mois, je vous jure que si le crabe n’en avait décidé autrement, nous aurions voulu le garder auprès de nous bien plus longtemps ! Car Philippe était une personne rayonnante et aimante, il était plein de fougue, d’amour et d’une bienveillance telle qu’il ne laissait personne sur le bord du chemin. Son cœur était rempli de bonté et d’idéaux, et il voulait se convaincre que malgré la haine, l’intransigeance et le rejet, chaque Homme portait en lui une étincelle de beauté…

Philippe était une belle personne et son talent était immense.

Nous avons accompagné Philippe pour sa traversée du Toutérien le 17 juillet 2019 à Aix-en-Provence, afin qu’il rejoigne les lutins pour un Tapédanse-Toute-La-Nuit qui va durer une éternité !

Chrystelle Camus, le 22 juillet 2019

Témoignages

Je ne l’ai que peu côtoyé, mais à chaque fois que j’ai eu cette chance, sa gentillesse m’a frappé. Qu’on soit petit ou grand, noir ou rose, rêveur ou calculateur, pour lui, on était humain et ça suffisait pour qu’il nous voie. Quand j’écris « pour qu’il nous voie », ça signifie qu’il avait pleinement conscience de notre présence et nous considérait avec gentillesse. C’est rare, ces gens-là ! Ces gens qui vous marquent, alors qu’on ne les a vus que quelques fois. Naître en 68 doit certainement fournir tout ce qu’il faut d’envie de liberté, de justice, et d’invention. Philippe en a reçu son lot. Critique, ironique, avec toute la hauteur de vue que permet l’ironie, il semblait garder la capacité de pardonner. Pardonner sans complément ni d’objet, ni de lieu, ni de circonstances. Pardonner tout court. Il y a des méchants, des cons, des juges, des calculateurs, des sergents recruteurs…, mais il y avait Philippe. Il y a des frimeurs, des gens qui se croient Auteurs…, mais il y avait Philippe.

Il est parti pour un ailleurs qui nous échappe. Il est parti avec son monde à lui, sans doute rejoindre elfes, lutins, fées, tout le petit peuple qu’il aimait tant. Il est parti, et sa présence me manque déjà.

Didier Quesne

Lorsque je l’ai connu, un peu avant le siècle nouveau, Philippe vivait au sommet d’une librairie. Au sommet d’une tour, dans des rayonnages poussiéreux et obscurs. Il était immense, échevelé et bourru. Déjà. Son cœur débordait sa poitrine à tel point qu’il valait mieux, pour lui, travestir cet organe d’oripeaux effrayants. On n’est jamais trop soigneux, pour préserver un cœur trop grand. Il faut l’entourer de garde-fous. Tous ces épouvantails, nous fûmes quelques fous à n’y prendre garde. Nous fûmes quelques fous bien heureux, à apercevoir le cœur de Philippe, tout débordant qu’il soit.

Le colosse de la tour avait des univers sous les semelles, des merveilles sous les mots, et c’est de cela surtout que son cœur commença à déborder. Par grandes vagues sismiques dont seuls les titans ont le secret. Philippe a bâti, comme d’autres mais comme peu d’entre nous, une cosmogonie dans laquelle nous autres fous nous sommes plongés avec ravissement.

Mais le colosse nous réservait un autre ravissement, plus profond encore. Celui des êtres qu’il avait choisis, et conçus, pour cheminer un temps. Valère. Garance. Hélène. C’est ce qu’il y a de formidable, avec un cœur trop grand : il n’a d’autre choix que l’épanchement. Hélène. Garance. Valère. Le cœur de Philippe.

Philippe n’a jamais été un personnage de roman. Il valait mieux pour la littérature. Il ne faut pas embarrasser les fables de cœurs plus grands que nature. La réalité d’un seul homme y suffit bien. Surtout lorsqu’il demeure vivant dans le cœur de tous ceux qui suivent.

Laurent Kiefer

– PAR LA COUILLE GAUCHE DU CHRÉTIEN !

C’est comme ça que tu donnais naissance à ton personnage du Capitaine Providence. Et cette interjection, délicieusement absurde, irrévérencieusement décalée, tu aurais pu l’employer a bien des occasions. Aujourd’hui je t’emprunte ces mots parce que c’est ma colère d’aujourd’hui. Parce qu’après 23 ans d’amitiés, plus de la moitié de ma vie, je ne peux imaginer un monde sans toi. Alors, par la couille gauche du Chrétien, oui, ben il faut faire avec.

23 ans qu’on se connaissait. J’aurais des milliers d’anecdotes à raconter, un bon nombre de bêtises. Ce que je garderai, c’est ton humour …

En Italie, tu commandais un ristretto, et en regardant ce que le serveur avait amené, tu disais « MAIS C’EST UNE TASSE SALE !!! Sont malins les Italiens, ils prennent les cafés des clients et les resservent en disant que c’était un ristretto. ».

Et surtout, même si tu ne donnais parfois pas trop de nouvelles, je savais que dès que je me sentirai mal, j’allais avoir un coup de fil de ta part. Tu étais tout simplement un ami fidèle, franc et sincère. De ceux sur qui on peut toujours compter.

Aujourd’hui, alors que tu me manques déjà terriblement, la seule chose qui me console c’est que tu vas avoir les meilleurs potes pour refaire plein de mondes : Jack Vance, Conan Doyle, Mark Twain, Terry Pratchett. Alors prépare-toi bien, parce que, si on se recroise un jour, là-bas ou juste à côté, on est plusieurs à attendre que tu nous racontes la fin de Sardequins.

Ah si, avant que tu partes, je dois t’avouer quelque chose, un mensonge que je perpétue depuis des années. Tu détestais les câpres et tu te vantais de les détecter à des kilomètres. Et bien, dans chaque steak tartare que j’ai préparé et dont tu te régalais, je mettais des câpres. À chaque fois. Et à chaque fois tu te régalais, et je me marrais du tour pendable que je te faisais. Ben, maintenant que j’aurai l’autorisation de mettre des câpres dans mon steak tartare, il n’aura plus jamais le même goût.

Bon voyage camarade.

Loïc Nicoloff

« Nous sommes une note de bas de page dans l’univers récréatif de Philippe Monot, voilà la vérité. Et s’il vient de refermer momentanément la page dite du manuscrit, gageons qu’il la reprendra un jour ou l’autre, avec un sourire bougon, et un petit haussement de sourcil. Dit comme cela, notre existence pourrait paraître anodine, et notre réunion, en ce lieu, autour de la mémoire de Philippe, vaine et un peu triste.

« Il n’en est rien, bien sûr. Car, comme Jack Vance, dont Philippe était un fervent admirateur, voire un thuriféraire impénitent, l’Imaginaire avait plus de force qu’une explosion nucléaire (je parle ici de celles qui donnent naissance aux étoiles, entendons-nous bien). Il vivait, notre Philippe, parmi les fées, les gnomes, les magiciens, les Sardequins et les Braborjans (nous oublierons, ici, je vous en prie, le consternant itinéraire de mon homonyme).

« Astucieusement, Philippe feignait d’être libraire, pour mieux mesurer la consternante aptitude des homoncules provençaux à perdre de vue l’essence du bonheur, et, en Cyrano du cours Mirabeau, avec son chapeau, son panache, sa verve, et sa barbe fleurie, il fustigeait à la ronde, du haut de sa tour de BD, l’arrogance littéraire et la sècheresse d’âme des soi-disant grands auteurs blancs (qui n’étaient pour lui que l’équivalent réel des gobelinacés, et encore pas les plus intéressants). Il sermonnait parfois les lecteurs, aussi, c’est vrai, mais il le faisait avec gouaille et bienveillance.

« La question de savoir pourquoi Philippe, qui, assurément venait d’un autre plan d’existence, fait de lancers de dés, de calendriers compliqués, et de digressions outrées, se commettait avec tous ces homoncules confits dans un bocal (NB = toute ressemblance avec la librairie Goulard est laissée à votre libre appréciation), ne se pose plus : il les aimait.

« Il nous aimait. Toutes et tous, ici réunis, et même ceux qui n’ont pas pu venir, ou ceux qui ne l’ont jamais su. Il nous aimait, comme le roi-fée aimait ses créatures, ses griffons et ses glyphes, dont se composait tout à la fois sa cour et son jardin. Et si sa trilogie, Sardequins, est restée inachevée, nous pouvons espérer que ce n’est qu’ici, dans ce petit coin d’herbes folles, à l’orée de l’univers.

« Je l’imagine, à présent, dans son abbaye, sise à la fin des temps, assis à sa table de travail, le regard perdu sur les vallons magiques qu’empourpre le coucher d’un soleil mourant. Il caresse d’un doigt un peu tremblant d’émotion, sa plume empruntée au Cygne céleste (précisons-le : sur la base d’un contrat d’exploitation à durée déterminée, incluant les droits éthériques).

« Il indique la date : le 2 Midhan 779, puis il réfléchit, il tempère et tergiverse, comme tous les vrais créateurs qui savent la fragile beauté de l’hésitation. Une goutte d’encre tombe alors de la plume sur la page. Vous entendez ? Floc ! Splash ! Oups ! Le parchemin boit avidement l’idée, et un littoral se dessine.

« Il sourit, notre Philippe, car il reconnaît le moment fondateur, et, dans sa tête et dans son cœur, les mots s’engouffrent, comme un torrent impétueux de joie.

« Il écrit, et, pour nous, c’est la suite qui commence.

Ugo Bellagamba

Philippe est entré dans ma vie par un soleil…

Dans le courant de l’été 1999, en découvrant la lettre jointe au manuscrit adressé à notre maison d’éditions par un jeune auteur, je fus agréablement surprise de voir que celui-ci y avait adjoint un petit soleil dessiné à la main. L’auteur avait pris soin d’accompagner son soleil d’un petit texte rigolo qui disait : « Ci-joint, également, un peu de soleil aixois ; nous en avons de trop ! ». Et comme notre été parisien était pluvieux et maussade, cette attention nous avait charmés.

Plus encore, c’est le titre singulier du manuscrit qui avait attiré mon attention : « Frère Aloysius et le petit prince ».

Aloysius ? c’est un prénom qui n’existe pas. La preuve : qui parmi vous a une connaissance qui s’appelle Aloysius ?

Pourtant, Aloysius me parlait, puisqu’il faisait écho à Aloysius Bertrand, ce poète gothique du XIXe siècle…

C’est ainsi que j’appris deux choses sur l’auteur de ce manuscrit :

  • Premièrement, il avait suffisamment de culot pour utiliser dans un titre un prénom inconnu et de surcroît imprononçable ;
  • Deuxièmement, il avait forcément bon goût, puisque Aloysius Bertrand faisait partie de mes poètes préférés.

J’entamais donc dans la foulée la lecture du texte, faisant fi des piles de manuscrits qui commençaient à prendre la poussière et que j’aurais dû lire en priorité. Je découvrais alors un texte incroyable, à la fois érudit, amusant et d’une imagination sans limites…

Je pris alors contact avec l’auteur, un certain Philippe Monot, sans me douter à l’époque, que ce jeune homme de 31 ans allait entrer dans ma vie et la marquer si durablement pendant 20 ans…

Bien sûr, nous sommes devenus amis, car nos goûts et nos valeurs étaient les mêmes… Et lorsque nous avons quitté la capitale avec Jean-Paul, c’est avec évidence que nous avons rejoint Philippe.

Nous avons pérégriné ensemble, refait le monde plus souvent qu’à notre tour et lancé une grande quantité de dés.

Au détour d’un voyage, nous lui avons présenté Hélène – celle qui deviendra sa femme – et Garance – sa petite fille de deux ans – qui devint naturellement sa petite princesse à lui aussi. Puis vint Valère – leur petit prince – et leur mariage…

Nous avons une chance énorme, nous ses amis et ses proches, car nous disposons de ses textes, de ses écrits, qui sont une part de lui et qui véhiculent les valeurs inestimables qui étaient les siennes. Ils sont un hymne à la tolérance, la bienveillance, l’amour et l’amitié. Ils nous démontrent que les Hommes sont beaux et que les apparences sont toujours trompeuses, lui qui savait lire dans les cœurs.

Je lui laisse la parole, dans ce tout premier e-mail qu’il nous avait adressé, le 29 juin 1999 :

Je doute de l’existence de Dieu, je suis fermement convaincu de celle des elfes, je suis fasciné par l’histoire, et j’admire l’humain en général, pour ce qu’il peut faire de meilleur, tout en démontrant une profonde déception devant la cruauté dont il sait faire preuve. Je me pâme devant la syntaxe parfaite de Hugo, les récits de Stevenson et de Dickens, et ceux de Vance, de LeGuin et de Howard m’ont plus que les autres incités à prendre le chemin de l’écriture.

Ce que j’aime, c’est raconter des histoires, quelles qu’elles soient. J’attache une grande importance à mes personnages, que je veux fantasques, pathétiques, obstinés ou rêveurs, mais par-dessus tout, attachants. La fantasy est, pour l’instant, mon genre de prédilection, parce qu’elle me permet à la fois de parler des hommes, et de les présenter dans un décor que j’agrémente sans restriction, ou si peu.

Voilà, c’est parce que Philippe était une si belle personne qu’on l’a aimé si fort.

Chrystelle Camus & Jean-Paul Pellen

Nous profitons de cette page pour rendre hommage à ceux qui nous ont quittés. Nous pensons aux familles et aux proches de Roland C. Wagner, Gilbert Millet, Christian Congiu et Ayerdhal. Parce que nous connaissons ce manque immense qui s’immisce après le départ de l’être que nous aimons.

Chrystelle Camus et Jean-Paul Pellen

Gilbert Millet

1949-2006

Christian Congiu

1954-2011

Roland C. Wagner

1960-2012

Ayerdhal

1959-2015